Contre la tyrannie des fous

 Contre la tyrannie des fous

Je le sais. Il faut éviter d’utiliser les grands mots pour qualifier une situation évolutive, même quand elle est dramatique. Mais je ne peux me retenir de clamer ainsi ma colère et ma douleur. Car c’est folie de fomenter et de conduire des guerres aussi cruelles que celles qui bouleversent l’actualité de notre monde. Comment nommer autrement les méfaits suscités par certains dirigeants de notre société ? Parce qu’ils s’estiment tout-puissants, ils bombardent à tout-va, y compris des sites civils. Ils massacrent des innocents. Ils cassent tout, y compris des hôpitaux et des écoles. Ils gaspillent l’argent des peuples pour les tuer en retour, au lieu de l’investir dans la justice et dans la paix. On pourrait allonger sans fin la liste de leurs crimes inqualifiables.

Et nous, que pensons-nous, que faisons-nous pendant ce temps ? Plusieurs tentations se présentent à nous, ne serait-ce que pour survivre au triste spectacle de ces erreurs et horreurs.

On peut éventuellement se réfugier dans la bulle qui abrite encore quelques derniers bien-être. Ces gens qui souffrent injustement, ils sont encore loin de nous. Pourquoi devraient-ils troubler les restes de nos petits bonheurs bien helvétiques puisque nous pouvons encore faire la sieste à l’ombre de notre neutralité ? 

On peut aussi sombrer dans la déprime de l’impuissance. Puisque nous ne pouvons rien faire pour changer quoi que ce soit dans ce contexte social, puisque ces grands de ce monde sont parvenus à nous écraser de leurs pouvoirs politiques, économiques et militaires, il nous reste seulement les yeux pour pleurer, des cris pour maudire ou, pourquoi pas ? un cœur pour prier. 

Mais notre résignation plate, ne serait-ce pas une nouvelle victoire pour ceux qui cherchent précisément à poursuivre leurs exactions à la faveur de notre anesthésie morale ? Estimer que nous n’avons plus aucune prise sur le destin de notre humanité, c’est permettre aux pires tyrans de continuer à ravager impunément notre communauté humaine jusqu’à la faire rendre l’âme.

Bien sûr, comme croyants de toutes les religions, nous pouvons toujours prier car, comme me disait un voisin, « ça ne peut pas faire de mal », surtout si nous croyons en un Dieu ami des hommes et sauveur de l’humanité. 

Mais là encore, ne tombons pas dans les pièges d’une religion qui deviendrait l’opium du peuple. Résister au mal ambiant, qui semble tellement triompher, c’est lutter contre toute indifférence égoïste ; c’est demeurer attentif et sensible à ce qui se passe autour de nous, et même au loin, par une information courageuse ; c’est inventer, dans toutes nos relations, y compris les plus banales, des mots, des postures, des gestes qui manifestent le primat de l’amour, l’efficacité de la solidarité et un profond désir de la fraternité universelle, désarmée et désarmante. 

Dans ce contexte, personne ne devrait dire qu’il ne peut rien contre la fatalité des maux que nous assènent les tyrans qui nous gouvernent. Car ce proverbe reste vrai. Quoi qu’il en soit, dans nos existences personnelles ou dans nos engagements collectifs : il vaut mieux allumer une petite bougie de chaleur et de lumière, plutôt que de se résigner à maudire les ténèbres de notre Histoire.

Claude Ducarroz     

 Cet article a paru sur le site cath.ch.  le 10 juin 2026



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